De notre envoyé spécial en Roumanie
  

"JE N'AIME PAS L'IMPÉRIALISME LINGUISTIQUE"
Entretien exclusif avec le sénateur George Pruteanu

          L'envoyé spécial de Lettre(s) : Monsieur le sénateur, comment avez-vous pris conscience que la langue roumaine était en danger et devait être défendue?

          Le sénateur George Pruteanu : Comme usager et comme philologue tout d'abord: je suis professeur universitaire de stylistique médiatique et j'ai, à ce titre, écrit plusieurs ouvrages. Je comprends l'anglais et je me suis rendu très vite compte du danger que représentait pour l'esprit tous ces termes anglais mal employés par les semi-doctes. Beaucoup d'incorrections sont répandues de façon paroxystique par les médias, ce qui met la pratique ordinaire de notre langue dans un état misérable. Il faut vous dire que la liberté gagnée en décembre 1989, à la chute de Ceausescu, a été autant la liberté du bien que la liberté du n'importe-quoi.
          Mais mon expérience la plus enrichissante dans ce domaine, je l'ai acquise à la télévision, en animant (sur les chaînes publiques ProTV, puis TVR) une émission quotidienne de six minutes, consacrée à la langue, Doar o vorbă să-ţi mai spun, Juste encore un mot à te dire. Au cours de cette émission, diffusée à une heure de grande écoute, de 19 h 54 à 20 h, j'ai présenté des fiches de fautes de langage, autant que je mettais en scène une langue bien parlée, appuyée sur la littérature aussi bien roumaine qu’universelle. Cette émission, qui a duré cinq ans, de 1995 à 1999, a fait la preuve que le public roumain n'est pas indifférent au sort qu’on fait à sa langue.

          Lettre(s) : La proposition de loi relative à l'emploi de la langue roumaine qui porte votre nom, la Loi Pruteanu, vise particulièrement la publicité ; qu’en est-il de la protection du consommateur ?

          G. Pruteanu : La protection du consommateur est inséparable de la défense de la langue elle-même. La première version de mon projet remonte à novembre 1997 et prévoyait de surtaxer de 25% les publicités employant une langue étrangère. C'était une simple incitation d’ordre fiscal, mais le Parlement ne m'a pas suivi.

          La loi dans sa forme actuelle obligerait tout texte à  caractère public ou publicitaire à être écrit en roumain et dans un état de langue correct. Malgré cela, je reste tout de même inquiet, voire sceptique : interdire les mots étrangers est impossible. Il est trop tard en Roumanie pour réagir comme l'a fait la France. Notre pays est plus pauvre, il n'a ni les mêmes ambitions, ni les mêmes moyens.

          Lettre(s) : Vous êtes-vous inspiré de la loi Toubon?

          G. Pruteanu : Non, je l'ai lue après coup. Ma loi est d'ailleurs beaucoup plus courte : 13 articles. Mais j'ai lu sur internet les rapports parlementaires sur l'application de la loi Toubon, ainsi également que les « mister Allgood » et autres bêtises.

          Lettre(s) : Plus encore que Jacques Toubon, vous avez été attaqué dans les médias de façon particulièrement violente ; quels sont vos ennemis ? avez-vous le sentiment d'une cabale ?

          G. Pruteanu : Mes ennemis sont les ignorants, les snobs et tous ceux qui, de fait, méprisent le peuple roumain en le considérant comme un peuple de deuxième catégorie. II faut citer entre autres, les grandes firmes qui vendent des produits industrialisés : postes de radio, téléviseurs, automobiles, climatiseurs etc. L'aspect économique est manifeste : ces sociétés ont de agents dans la presse et exercent des pressions au moyen des contrats publicitaires notamment, voire en faisant des cadeaux aux journalistes..

     Des questions d'ordre politique peuver jouer également. Cela dit, je ne suis pas un parlementaire très mondain, je ne suis pas du genre m'as-tu vu, et la solitude nuit à ce combat.

          Lettre(s) : La défense de la langue roumaine est-elle, selon vous, un combat plutôt de droite ou plutôt de gauche ?

          G. Pruteanu : Ce devrait être un combat qui dépasse les clivages politiques, mais en Roumanie, ceux-ci ne sont pas exactement les mêmes qu'ailleurs. L'opinion des petites gens qui sont 75% à ne pas connaître de langue étrangère, et qui me soutiennent, penche assurément à gauche. La droite est plus décevante et les forces économiques, n’en parlons pas ! J'ai peut-être des partisans à l'extrême-droite, mais je ne les connais pas. Leur recensement serait en tout cas trop vague.

          Lettre(s) : Notre entretien se déroule en français ; vous le parlez parfaitement, ce qui devient rare maintenant en Roumanie...

          G. Pruteanu : Ma francophonie est d’origine familiale. Lorsque j'étais enfant, je lisais Jules Verne que je prenais dans la bibliothèque de la maison. Plus tard, j'ai lu Dostoïevski en français avant de le lire en roumain. J'aime la culture française et j'ai lu beaucoup en français : Montaigne, Gide, Molière, André Maurois, par exemple. J'apprécie tout particulièrement les moralistes comme La Rochefoucauld, Vauvenargues ou Chamfort. J'ai traduit Baudelaire aussi. À 24 ans, j'ai même publié, dans une revue, la traduction en français d'un poème d'Eminesco, Luceafărul ! J'aime aussi beaucoup le fait que la France ait inventé la politesse, quoique le mot soit d'origine italienne.

          Je déplore le manque d'ardeur de la France à promouvoir le français. J'en ai parlé à deux ambassadeurs de France, sans éveiller autre chose qu'un intérêt poli. Dans les années 60, l'anglais était comme le suédois : une langue exotique. Dans les années 80, cela a changé, et après 1989... Or, l'anglais de la mondialisation est un jargon mi-américain mi rien, à code pauvre et qui ne porte pas de civilisation. Ses mots n'ont pas de tréfonds.

          J'aimerais que la France soit plus présente au point de vue spirituel, culturel, littéraire, artistique, scientifique, autant qu’elle est présente au plan économique. Le terrain y est propice : il y a encore 30% des Roumains qui parlent français, contre 10% qui parlent l'anglais (sauf dans la presse, anglicisée à 80%).

          Lettre(s) : Au sommet de la Francophonie qui vient de se tenir à Beyrouth, la Roumanie était représentée au plus haut niveau, par le Président Iliescu. Un des thèmes majeurs de son intervention en appelait à une Francophonie de «non-alignés», idée que partageait le secrétaire général sortant, M. Boutros-Ghali. Qu'en pensez-vous ?

          G. Pruteanu : On peut être allié avec les États-Unis sans s'aligner sur eux en tout. C'était l'idée de De Gaulle et je sympathise avec cette idée. Je n'aime pas l'impérialisme, ici linguistique. Je refuse la source unique appliquée aux mots. Nous ne sommes pas dans la Chine du Petit Livre rouge qui dit comment parler. La pratique d'une gendarmerie linguistique mondiale est inacceptable. Sur ce plan-là, aussi bien pour elle-même que pour la Francophonie et pour le reste du monde, la France doit cesser d'être défaitiste.
 

Propos recueillis par Philippe LOUBIÈRE


Traducerea:

De la trimisul nostru special în România

"NU-MI PLACE IMPERIALISMUL LINGVISTIC"1
Convorbire, în exclusivitate, cu senatorul George Pruteanu

            Trimisul special al revistei Lettre(s): Domnule senator, cum aţi constatat că limba română e în pericol şi că trebuie apărată?

            Senatorul George Pruteanu: În primul rînd, ca utilizator al limbii, apoi ca filolog: sunt conferenţiar universitar de stilistică mediatică şi am scris mult pe această temă. Ştiu şi engleza şi mi-am dat seama de pericolul pe care-l reprezintă pentru spirit toţi aceşti termeni englezeşti rău folosiţi de către semidocţi. Multe incorectitudini sunt răspîndite într-un mod paroxistic de mass-media, ceea ce aduce uzul cotidian al limbii române într-o stare mizerabilă. Vă  reamintesc că libertatea cîştigată în decembrie 1989 prin căderea lui Ceauşescu a fost în egală măsură o libertate a binelui şi o libertate a răului şi a prostiei.

            Dar cea mai îmbogăţitoare experienţă în acest domeniu am dobîndit-o la televiziune, realizînd (la postul ProTV, apoi la postul public TVR) o emisiune cotidiană de 6 minute, Juste encore un mot à te dire (Doar o vorbă să-ţi mai spun). În cursul acestei emisiuni, difuzată la o oră de vîrf, de la 1954 la 20, am prezentat mostre de erori de limbă, realizînd în acelaşi timp un micro-spectacol de limbă corectă, întemeiat pe literatura română cît şi pe cea universală. Această emisiune, care a durat cinci ani, din 1995 pînă în 1999, a dovedit că publicului românesc nu-i e indiferentă soarta limbii sale.
            Lettre(s): Proiectul de lege care vă poartă numele, Legea Pruteanu, referitor la folosirea limbii române, vizează în mod special publicitatea; în ce măsură are legătură cu protecţia consumatorului?
            G. Pruteanu: Protecţia consumatorului e inseparabilă de apărarea propriu-zisă a limbii. Forma iniţială a proiectului meu datează din noiembrie 1997 şi prevedea suprataxe de 25% pentru publicitatea care foloseşte şi limbi străine. Era o formă de încurajare a folosirii limbii române prin măsuri fiscale, dar Parlamentul nu a acceptat-o.
            În forma sa actuală, legea ar obliga la scrierea şi în româneşte, într-o formă corectă, a oricărui text cu caracter public-publicitar. Cu toate acestea, eu sunt în continuare neliniştit, chiar sceptic
2: să interzici cuvintele străine e imposibil. E prea tîrziu pentru România să acţioneze cum a făcut Franţa3. Ţara mea e mai săracă, n-are nici aceleaşi ambiţii, nici aceleaşi mijloace.
            Lettre(s): V-aţi inspirat din Legea Toubon?
            G. Pruteanu: Nu, am citit-o la mult timp după ce o redactasem pe a mea, care e de altfel mult mai scurtă: 13 articole. Cunosc, de pe Internet, rapoartele parlamentare privind aplicarea Legii Toubon, ca şi aiurelile cu "mister AllGood" şi celelalte.
            Lettre(s): Aţi fost atacat în mass-media mai mult decît Jacques Toubon, într-o manieră neobişnuit de violentă; cine sunt inamicii dv? aveţi sentimentul unei intrigi?
            G. Pruteanu: Inamicii mei sunt ignoranţii, snobii şi toţi cei care, de fapt, dispreţuiesc poporul român, considerîndu-l ca pe un fel de popor de categoria a doua. Pot fi citate, printre altele, mari firme de produse industriale: aparate de radio, televizoare, automobile, aer condiţionat etc. Aspectul economic al împotrivirii lor e evident: aceste societăţi au agenţii lor în presă şi exercită presiuni prin intermediul contractelor publicitare în special, sau chiar oferind unele atenţii jurnaliştilor.
            Intervin şi chestiuni de ordin politic. Din păcate, sunt un parlementar deloc monden, nu-s în genul acelora prezenţi unde-vrei-şi-unde-nu-vrei, şi singurătatea nu e propice acestei lupte.
            Lettre(s): Convorbirea noastră are loc în franceză, pe care o vorbiţi perfect, ceea ce e tot mai rar în România...
           
G. Pruteanu: Francofonia mea îşi are rădăcinile în familie. În copilărie, citeam Jules Verne, pe care-l găseam în rafturile bibliotecii din casă
. Mai tîrziu, înainte de a-l citi în româneşte, l-am citit pe Dostoievski în franceză. Ţin la cultura franceză şi am citit mult în această limbă: Montaigne, Gide,
Molière, André Maurois, de exemplu. Îmi plac în mod deosebit moraliştii, ca La Rochefoucauld, Vauvenargues sau Chamfort. Am tradus mult Baudelaire. La 24 de ani, am publicat chiar, într-o revistă, traducerea în franceză a Luceafărului lui Eminescu. Mi-e dragă Franţa fiindcă a "inventat" politeţea (deşi cuvîntul e de origine italiană).
            Regret lipsa de energie a Franţei în promovarea limbii sale. Am vorbit despre acest lucru cu doi ambasadori ai Franţei la Bucureşti, fără să le stîrnesc mai mult decît un interes din politeţe. În anii 60, engleza era în România cam ca şi suedeza, să zicem: o limbă exotică. În anii 80, situaţia s-a schimbat, iar după 1989... Or, engleza mondializării este un soi de jargon semi-american, semi-nimic, un cod sărac, nepurtător de civilizaţie. Cuvintele acestui jargon n-au străfunduri.

            Mi-ar plăcea ca Franţa să fie mai prezentă la noi din punctele de vedere spiritual, cultural, literar, artistic, ştiinţific, măcar atît cît e pe plan economic. Terenul e propice: există încă vreo 30% dintre români care vorbesc franceza, faţă de vreo 10% care vorbesc englezeşte (cu excepţia zonelor mediatice, anglicizate 80%).
            Lettre(s): La întîlnirea la vîrf a Francofoniei care s-a desfăşurat la Beirut, România a fost reprezentată la cel mai înalt nivel, de preşedintele Iliescu. Una dintre temele majore ale intervenţiei sale chema la o francofonie a "non-aliniaţilor", idee împărtăşită de secretarul general , dl Boutros-Ghali. Ce părere aveţi?

            G. Pruteanu: Poţi fi aliat Statelor Unite, fără să fii aliniat lor întru totul. A fost ideea lui De Gaulle şi mi-e apropiată. Nu-mi place imperialismul, fie el şi numai lingvistic. Nu admit existenţa unei surse unice a cuvintelor. Lumea nu e China din vremea cînd Cărticica Roşie te învăţa să trăieşti. Practica unei jandarmerii lingvistice mondiale e inacceptabilă4. Pe acest plan, atît spre binele ei şi al francofoniei, cît şi al lumii în ansamblu, Franţa ar trebui să pună capăt atitudinii defetiste.
 

Convorbire realizată de Philippe LOUBIÈRE

 _________________

            1) Ca în orice interviu bazat pe rezumarea de către intervievator  a unei casete, nu mă recunosc în chiar toate formulările. Dar nu e niciuna atît de grav deformată  încît s-o reneg vehement. Sunt necesare, totuşi, cîteva precizări.

            2) "Neliniştea" şi "scepticismul" din text nu-mi aparţin; eu spusesem că nu are sens să ne împotrivim pătrunderii cuvintelor străine şi că trebuie doar încercată "gestionarea" acestei pătrunderi.
            3) Adică să creeze prompt (prin Comisii speciale) cuvinte noi autohtone, o dată cu pătrunderea noţiunilor.
            4) Nu am spus şi nici nu înţeleg întru totul această idee: cine face "jandarmerie"? Eu am spus că mă împotrivesc unei hegemonii lingvistice mondiale.

 

PUBLICAT ÎN: Lettre(s) (Paris), n° 34, décembre 2002-janvier 2003